«On ne se distrait jamais aussi bien qu'à la poursuite de l'éternité.»

Jean Giono

 

 

Robert Laffont, 1974

 

QUATRIEME DE COUVERTURE

TABLE DES MATIÈRES

COMMENTAIRES

Extraits

 

QUATRIEME DE COUVERTURE

Dans le trésor personnel de Jean Raspail, figure une hache de pierre noire, qui vient du fond des temps, du fond des steppes. Magnifique objet, objet toujours vivant. Symbole.

Gage de vie, parfois gage de mort, la possession de la hache conduit jusqu'à nous, par miracle, des peuples perdus et des minorités oubliées, rescapées de temps révolus. Parfois, il ne s'agit plus que de leur souvenir, recueilli comme un dernier souffle, lien presque impalpable entre morts et vivants. Aïnos blancs du Japon, Ghiliaks de Sakhaline, Catholiques des catacombes du Kyu Shiu, Urus demi-dieux des Andes, Wisigoths du Languedoc, Caraïbes, Taïnos et Lucayens des Antilles, Guanaquis d'Amazone, descendants de hussards de Napoléon réfugiés dans la grande forêt russe, Huns survivants des Champs Catalauniques... Tous peuples d'ombres que Jean Raspail évoque passionnément après vingt-cinq années passées à suivre leurs pistes effacées.

Livre grave et joyeux, à la manière de Jean Raspail, La Hache des steppes réveille en nous des échos profonds. Les hommes perdus qu'il évoque, ce sont nos frères, c'est nous-mêmes - venus du fond des temps, du fond des steppes, serrant dans notre main la hache immortelle.

TABLE DES MATIERES

1. Le fil cassé

2. La hache des Guanaquis

3. Phallus jumeaux des caraïbes

4. Gulliver et les géantes

5. Un roi récipiendaire

6. Qui se souvient du Grand Caïman ?

7. Rose, de la Grande Vigie

8. Des hurlements sur la montagne

9. Anna  des Lucayes

10. Joseph 1843

11. Athaulf le Wisigoth

12. Les fils d'Attila, code postal 10100 

13. Le cavalier Moundzouk

14. Rencontre avec Anton Tchékhov par Aïno interposé

15. Prière de bout de l'an à l'hôtel George-V pour un vieux chef Aïno

16. Les hussards de Katlinka

17. La dynastie picarde

18. Le crépuscule des demi-dieux

19. Manuel Inta

20. L'arche du déluge

COMMENTAIRES

- LA PORTE ÉTROITE  -

Livre de la mémoire vivante, du souvenir incarné, sauvé in extremis de l'oubli, La Hache des steppes met en place le dispositif de remémoration qui sera développé douze ans plus tard, par le biais de l'évocation des Alakalufs de la Terre de feu, au fil des pages de Qui se souvient des hommes...

En ce sens, La Hache des steppes résonne aussi comme un cri de révolte contre l'amnésie planifiée du monde moderne qui, plongé dans son pur présent, se livre à une fuite éperdue du passé, se coupant ainsi de toute racine -

«Pour la plupart d'entre nous, certes, la chaîne - fil d'Ariane - disparaît dès le maillon précédent. Le petit homme contemporain sait comment il se nomme et de qui il est directement issu. Là se borne sa certitude. Et encore ?... Les deux vieux géniteurs qu'il a laissés sur l'autre versant du siècle, quelque part dans les brumes de sa jeunesse, tout juste si, déjà, il ne les oublie pas ! Reste leur nom sur une tombe, le même nom, juste­ment, que porte le petit homme mais est-ce que cela l'impressionne ? De la notion de temps, il ne reçoit qu'une perception horizontale, quelque chose de déri­soirement limité. Dans l'éruption continue à la surface de la terre, il se retrouve aggloméré à des milliards d'autres hommes, son univers réel borné à ses voisins immédiats. De la perception verticale, celle qui se hausse par l'échelle du passé - jusqu'à Dieu, pourquoi pas? - et qui lui rendrait sa noblesse quelle que soit la modestie de son lignage, il n'a pas conscience. Souvent, il la refuse. Débarrassé de ce bagage, il s'imagine courir plus vite ! Il galope en rond, le petit homme, comme une carne au bout d'une longe, avec son anonymat pour piquet. Il n'en sortira jamais. Dans son manège, il n'aperçoit même plus le troisième maillon de la chaîne, si proche de lui sur sa propre chaîne. Alors ?»

Il est vrai, cependant, qu'à bien y regarder, dans certaines campagnes reculées (Les fils d'Attila, code postal 10100 ), au fin fond de terres inhospitalières (Rencontre avec Anton Tchékhov par Aïno interposé), aux confins d'îles perdues, mais aussi, parfois, au cœur caché d'un appartement high tech d'une de nos modernes cités (Prière de bout de l'an à l'hôtel George-V pour un vieux chef Aïno), on peut encore, parfois, à force de ténacité, débusquer la Hache qu'on croyait à jamais disparue, oubliée. Il suffit pour cela de chercher, de chercher inlassablement, d'être sincère, noble de cœur et d'âme, et de savoir ne pas se laisser décourager par les apparences et les sordides compromis auxquels chacun se voit contraint de se livrer pour espérer survivre... Il faut, en un mot, savoir passer de l'autre côté du miroir.

L'histoire du grand sabre noir de Yotari-Buro est à cet égard exemplaire.

« Et le sabre? demandai-je pour la énième fois.

- Il m'y a conduit aussitôt. Imaginez un placard assez vaste transformé en oratoire. Oratoire moderne, avec projecteurs et lampes de tabernacle s'allumant automatiquement à l'ouverture des portes. Et sur une table de laque noire, le sabre de Yotari-Buro. Nous nous sommes inclinés tous les deux en silence et puis, l'ora­toire refermé, nous avons bavardé, dans de profonds fauteuils avec un verre de whisky à la main. Petit garçon aïno, il fut tiré du néant par l'instituteur du village qui avait remarqué ses dons. Dès lors il vécut en marge du clan, ne revenant à la hutte que le soir, pour dormir. Personne ne faisait attention à lui et ce n'est que lors­qu'il fut devenu ouvrier-étudiant qu'il se prit d'admi­ration pour son arrière-grand-père. Il méprisait les autres mais adorait le vieillard. Il revenait chaque année quelques jours aux vacances, et durant ces courts séjours, le vieil homme et le garçon ne se quittaient jamais, faisant de longues randonnées à travers la mon­tagne voisine. C'est ainsi que la saga des Aïnos sauta deux générations et passa tout entière dans le cœur du jeune homme. Un testament moral et un seul légataire. Lorsque Yotari-Buro se sentit à bout de course et comprit qu'il ne survivrait pas à la dernière visite du garçon, ils prirent tous deux le chemin des sommets ainsi qu'ils l'avaient décidé ensemble depuis longtemps. Vous savez le reste, je vous l'ai déjà raconté. Il vous manque simplement le mot de la fin, celui que m'a donné mon hôte en terminant son histoire : « C'est ainsi que moi aussi, j'irai mourir », me dit-il, « lorsque le moment sera venu, et c'est ainsi que les enfants de mes enfants iront mourir à leur tour, s'ils sont des hommes. » Les deux petits garçons aux yeux verts qui jouaient à nos pieds écarquillaient des yeux ravis.”

Tout cela me laissait profondément impressionné. Ainsi que chaque fois que je découvrais l'immortalité de la hache.»

Il est vrai aussi que la quête de l'ultime souffle d'un peuple au bord de l'abîme se confond ici avec la quête de l'écrivain lui-même qui, de la sorte, exprime la quête de sa propre identité, tandis que s'affirme petit à petit, au fil des pages, au fil des livres, son originalité propre.

Car bien davantage qu'un livre qui - ainsi qu'on l'a volontiers prétendu - se serait voulu "prophétique", Le Camp des Saints qui a précédé d'un an à peine La Hache des steppes, fut avant tout, pour l'écrivain Jean Raspail, une manière d'adieu à un monde honni, ne lui inspirant plus qu'un dégoût morbide. Le Camp des Saints, comme une Grande Muraille de Chine, désormais dressée entre l'écrivain et son siècle... 

Une Grande Muraille sur laquelle a rebondi sa quête. Se retournant alors sur elle-même, elle s'est dès ce moment enfoncée, de plus en plus profondément, dans l'évocation des derniers souffles d'un passé dont les ultimes enfants font encore affleurer pour un instant la Vie à la surface du  siècle - «Cette fois, (...) jusqu'au mot de la fin, [la hache des steppes] m'accompagnera...»

Signe d'acceptation de ce que l'on est, de ce que l'on se sent le destin de devenir, la Hache des steppes a la noirceur de l'encre qui, dès lors, l'écrira. Signe de ralliement de ceux qui se souviennent des hommes, dont l'honneur et la fierté est de marquer la trace de ce qui fut et de ceux qui furent, jusqu'à la communion mystique, ainsi qu'en témoigne l'extraordinaire récit de la nuit dans le village désormais désert des demi-dieux Urus, là-bas, tout là-bas, aux confins du monde.

«Ce noyau humain, dans les Andes, à deux pas de Tiahuanaco, existait encore voilà quelques années. Vivant, si l'on peut dire... Ils étaient « les hommes », mais ce mot, dans leur bouche, prenait un sens tout différent. Si nous autres, habitants de ce monde, sommes des hommes, alors eux, justement n'en sont pas. Ils n'appartiennent pas à la même création. Ils étaient plus proches de Dieu et leur faute en fut plus grande. Pour les remplacer, puisqu'il n'était pas satisfait du modèle, Dieu créa l'homme sur la terre. De la créature antérieure, il conserva quelques survivants. Cela ferait réfléchir les suivants. Les Urus - c'est le nom qu'on leur donne - affirment cela le plus naturellement du monde. Tout au moins restaient-ils cinq à le dire, en 1952, avant que le silence des Andes ensevelisse leur village.»

Premier pas vers ce qui sera la "matière" de Jean Raspail, La Hache des steppes est en cela une porte qui, mieux que tout autre livre de l'auteur, ouvre et débouche sur cette géographie romanesque qui sera désormais la sienne et qu'il ne cessera dès lors d'explorer de livre en livre.

©Philippe Hemsen

 

EXTRAITS...

Doucement, avec l'onction ecclésiastique, je reposai l'objet sur ma table de travail. Table de travail, table de rêve.

Non pas qu'il fût fragile, en pierre noire immortelle, mais depuis que mon père me l'avait transmis et que je vivais en sa compagnie, le respect qu'il m'inspirait allait sans cesse croissant. C'est sûr, si je n'y prenais garde, cela finirait un jour par une sorte de messe et c'est à genoux que j'invoquerais la pierre noire. Je n'en étais pas encore là. Mais la méditation où me plongeait l'objet prenait, au fil des années, une intensité quasi religieuse contre laquelle il devenait de plus en plus difficile de me défendre. Si bien que lorsque je commençais un nouveau livre, j'enfermais la pierre à clef au fond du plus lointain placard, ou dans le coffre de ma banque, pour ne pas être tenté d'aller l'interroger. Le dernier mot écrit, le manuscrit déposé chez mon éditeur, alors, seulement, je rendais à l'objet banni la liberté de profiter de la pause et de m'enfermer à son tour. Cette fois, au contraire, jusqu'au mot de la fin, il m'accompagnera...

[...]

Voici l'objet revenu sur ma table de travail, après un séjour de quinze mois dans les sous-sols d'une banque, le temps d'écrire Le Camp. Une hache de pierre polie âgée de trois mille ans, laquelle - j'en fais un credo - n'avait jamais quitté ma famille.

Par elle-même, cette hache n'offre rien d'exceptionnel, hormis son ancienneté. Longue de trente centimètres, d'un diamètre moyen de vingt-cinq centimètres, large­ment évasée aux deux extrémités mais plus au tranchant qu'à la base, elle pèse exactement trois kilos et deux cent vingt-sept grammes. Au premier tiers à partir de sa base, elle présente un étranglement d'un diamètre de vingt centimètres seulement comme une espèce de rainure, de gorge on de cannelure circulaire. C'est par cette cannelure qu'on la fixait solidement à son manche, à l'aide d'une corde ou d'une lanière de cuir. L'usure de la cannelure, profondément striée, prouve que ses pro­priétaires successifs avaient maintes et maintes fois changé le manche. Tout au moins tant que la hache conserva son utilité d'objet, arme ou bien outil, sans doute alternativement. Bref, un objet courant. Vous en avez déjà vu, ne serait-ce que dans les livres d'histoires de votre enfance ou sur les planches protohistoriques de votre encyclopédie. Leur aspect vous est familier. Je n'assurerai pas que nos musées en regorgent, mais à Saint-Germain, Albi, Tournus, au musée Attila de Troyes, inconnu et tragiquement abandonné, et surtout au Trocadéro, j'ai remarqué d'autres haches de taille et de facture si voisines qu'on aurait pu imaginer qu'une fabrique trimillénaire, quelque part dans l'est lointain, les polissait en série. Mais rien d'extraordinaire, encore une fois, sinon l'équilibre parfait de l'objet et l'admirable grain de la pierre noire, aussi doux au toucher qu'une peau, sans la moindre rugosité. On sent que l'artisan qui la tira du basalte et lui donna sa forme et sa des­tination n'avait ménagé ni sa peine, ni son temps, ni sa science.

On comprend aussi, en appréciant sa finition, que c'était un objet essentiel. Compte tenu de sa longévité, on peut affirmer qu'elle conserva son emploi de hache pendant plus des quatre cinquième de son existence et qu'après une période que j'appellerai « de réserve », où, selon le dénuement de l'époque et la pauvreté de son propriétaire elle reprenait provisoirement du ser­vice, elle ne passa à l'état de relique familiale que vers la fin du XVIIe siècle. Je n'en veux pour preuve que l'acuité du tranchant, aiguisé comme un fil, sans la moindre ébréchure, ce qui laisse à penser que les propriétaires successifs de la hache l'entretinrent soigneu­sement au long des siècles, toujours prête à servir. Si bien que la semaine dernière, l'ayant gréée d'un vieux manche de pioche, je débitais du bois mort dans le jardin. J'étais d'ailleurs sorti de ce travail tout exalté, envahi par une sorte de jubilation religieuse, exactement comme un premier communiant du temps des curés à rabat. Le même geste, toujours le même geste, avec la même hache et, dans les veines de ma main, le même sang... Si certains objets peuvent nous communiquer leur chaleur et leur vie, comme ce fut le cas pour moi ce jour-là, je crois qu'il s'agit aussi d'une sorte de mémoire qu'ils exercent à notre profit si on sait les comprendre.