Roi, le seul vrai roi de ce siècle, salut, Sire,

  Qui voulûtes mourir vengeant votre raison

Des choses de la politique, et du délire

De cette Science intruse dans la maison... 

                                                    Paul Verlaine

                                                                A Louis II de Bavière

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Albin Michel, 2000

QUATRIEME DE COUVERTURE

TABLE DES MATIERES

COMMENTAIRES

Extraits & Documents

 

QUATRIEME DE COUVERTURE

«Quand on représente une cause (presque) perdue, il faut sonner de la trompette, sauter sur son cheval et tenter la dernière sortie, faute de quoi l'on meurt de vieillesse triste au fond de la forteresse oubliée que personne n'assiège plus parce que la vie s'en est allée ailleurs».  

Jean Raspail

 

TABLE DES MATIERES

   1. Vous êtes, Monseigneur, en ces premiers jours de l'an 2000, l'héritier de quarante rois de France...

2. Mais qui êtes-vous, Monseigneur?

3. On mesure la débandade, organisée de main de maître, du sentiment royaliste en France, quand on sait que treize ans seulement séparent la restauration monarchique annoncée et soutenue en 1873 par une large majorité de l'Assemblée nationale du vote de la loi d'exil, en juin 1886, par une Assemblée renouvelée devenue presque entièrement républicaine...

4. Est-ce vous qui avez déclaré récemment à un journaliste parisien qui vous interrogeait : «La question de la restauration de la monarchie en France n'est pas d'actualité»...

5. Parmi les circonstances exceptionnels qui seules pourraient miraculeusement vous rétablir sur le trône et qu'évoquent régulièrement vos fidèles à défaut d'autre espérance, reviennent le plus souvent les mots cataclysme, catastrophe, débâcle nationale...

6. Nous voilà, Monseigneur, au tournant de ce livre...

7. Les Stuart s'étaient exilés en France et vous voilà exilé à votre tour d'honneur en Écosse...

8. Une autre version...

9. Culloden... Le combat du Chêne... Votre tour n'est-il pas venu, Monseigneur?

10. Des avions sont passés en rafale, survolant l'île au ras des rochers...

COMMENTAIRES

- LE ROI EST MORT ! VIVE LE ROI ! -

Dans son poème dédié à la mémoire du Roi Louis II de Bavière, Paul Verlaine note :

Vous fûtes un poète, un soldat, le seul Roi

De ce siècle où les rois se font si peu de chose,

Et le martyr de la Raison selon la Foi.

... Or ces vers pourraient fort opportunément s'appliquer au Roi auquel s'adresse Jean Raspail dans son Roi au-delà de la mer, qu'il imagine «solitaire et roi sans royaume». Ce Roi «jeune», «un peu plus de dix-huit ans, tout de même, vingt-cinq, sans doute, trente peut-être, guère au-delà», - sachant que : «Passé cet âge, on se met à peser chacun de ses actes, on brime son cœur, on tue son âme, on se trahit à chaque instant, car nul ne peut mener sa vie autrement en ces temps qui sont les nôtres.»

Le Roi au-delà de la mer est le livre d'un homme libre; libre comme on ne peut espérer l'être un jour qu'après avoir beaucoup vécu, s'être parfois trompé et l'avoir reconnu, avant de s'être beaucoup détaché de l'envahissante présence d'un présent qui, comme le soulignait Goethe, en son temps, dans un de ses entretiens avec Eckermann, n'est qu'un «mauvais brouillard pour le talent créateur», détruisant en lui «l'arbre de sa force créatrice, depuis la verte parure des feuilles jusqu'au plus profond de la moelle et de ses fibres les plus secrètes» (2 janvier 1824).

Libre, aussi, parce que Jean Raspail, parvenu à ce moment de sa carrière d'écrivain, est roi en son propre royaume. C'est bien pourquoi, le roi auquel il s'adresse est «le seul Roi de ce siècle où les rois se font si peu de chose»... Ni Jean, ni Louis, «mais un autre qui leur ressemblât» et qui se déclarerait «tout crânement prétendant, le premier en quelque sorte, à esquisser enfin un geste pour tirer du néant le principe royal au nom de quelque idée simple tout à fait inconcevable à présent et totalement incompréhensible par nos contemporains, par exemple : "La grâce divine qui a fait les rois de France est un flux continu qui échappe au pouvoir des hommes."»

Depuis sa seconde naissance aux abords d'un village algonquin, en 1949 (voir Parcours), Jean Raspail s'est toujours tenu plus ou moins à la lisière de l'imaginaire et de la réalité. Car rien ne serait plus faux que de considérer Le roi au-delà de la mer comme une pure fantaisie de l'imagination. Jean Raspail ancre son discours dans une conscience aiguë de la réalité, telle qu'elle s'offre à nous aujourd'hui. Il ne fait que la nimber d'un  supplément d'âme, la transformant ainsi en une réalité possible qui, par ce seul petit supplément rêvé, deviendrait du coup étonnante, imprévue... Il suffirait pour cela d'un peu de mémoire historique, d'un peu de courage, d'un peu de fierté, d'amour-propre, le tout chapeauté par un certain goût pour la belle attitude... Si peu de chose, au fond. Et pourtant...

Il ne s'agit pas de nourrir de chimériques illusions - il ne serait pas pire contresens que de voir en Jean Raspail un doux rêveur -; il s'agit de faire comme si l'on en avait encore, des illusions, et d'adopter une attitude conforme au rôle qu'on s'est ainsi choisi. 

 

 
 

Marie-Caroline, duchesse de Berry
(Palerme, 1798 - Brünnsee, Autriche, 1870)

Bonnie Prince Charlie

 

Encore faut-il, pour cela, faire en sorte que le rôle soit solide, c'est-à-dire profondément enraciné dans un passé, dans une histoire, dans une Tradition. Les rappels historiques qui ponctuent Le roi au-delà de la mer, qu'ils soient liés aux quarante rois de France et aux dix siècles et plus d'Histoire qu'ils ont faits, à la légendaire aventure de Bonnie Prince Charlie (Charles Édouard Stuart), à la fin du XVIIIe siècle, ou à la folle équipée  de Marie-Caroline, duchesse de Berry,  en 1832, sont là pour ça : Pour légitimer un geste, une action, un comportement qui, sans cela, ne seraient que pure et dérisoire extravagance. Les personnages de Jean Raspail n'agissent jamais en fonction de leur seule fantaisie; ils agissent et se comportent en fonction d'un passé qui plonge ses racines au cœur  d'une symbolique immémoriale. Car pour Jean Raspail, là est l'ultime refuge de la Vie - en équilibre instable sur l'extrémité des fils disjoints d'un long cordage tressé au cours des siècles, près de se rompre à jamais en ces temps d'amnésie collective et de reniement de soi, où l'on se donne à peine le sentiment d'exister, de crainte de paraître ridicule...

«Au moins avaient-ils vécu», note Jean Raspail, à propos de Bonnie Prince Charlie et de Marie-Caroline. «Au moins avaient-ils tenté, dans leur jeunesse, d'accomplir leur destinée conformément aux grâces reçues et aux devoirs de leur naissance.»

Il est vrai que, depuis lors, les temps ont bien changé et que rappeler à la vie ce qui semble désormais si définitivement enterré n'expose généralement, au mieux, qu'aux sarcasmes et à la moquerie, au pire, qu'au silence et à l'indifférence...

«Les rêves de grandeur et de conquête sont désormais condamnés à demeurer enfouis au plus profond des cœurs et chacun garde sa vérité secrète, de crainte qu'elle ne se dissolve en poussière au contact de la réalité comme une momie exposée brutalement à l'air libre...»

Peut-être, oui. Et pourtant... «Quand on représente une cause (presque) perdue, il faut sonner de la trompette, sauter sur son cheval et tenter une dernière sortie, faute de quoi...»

©Philippe Hemsen

 

EXTRAITS

Si vous voulez nous revenir un jour, il vous faut partir d'ailleurs.

Il vous faut choisir l'exil.

Car votre royaume est double, Monseigneur. Il y a le royaume visible, un peuple et un territoire. Vous n'en êtes plus le roi, vous n'en êtes pas le roi, vous n'en serez sans doute plus jamais le roi. Et il y a le royaume invisible, celui qui n'a ni terres ni frontières, et qui est un élan de l'âme. Celui-là est le fondement de l'autre et c'est pour le moment le seul qui vous reste. Ne le risquez pas dans la cohue et la confusion. Emportez-le avec vous en exil. L'exil est une attitude qui rétablira les distances entre le spirituel et le maté­riel, entre le sacré et le politique, dont vous vous étiez privé en cédant imprudemment au courant commun de la vie. C'est un acte de vrai prétendant, une affir­mation symbolique de souveraineté qui nous rendra l'espérance comme un phare qu'on découvre au-delà de la nuit. D'autres lumières s'allumeront. Des événements pourront survenir, même si ce ne sont pas ceux que l'on attend : vous aurez le choix.

 [...]

 Les Stuart s'étaient exilés en France et vous voilà exilé à votre tour d'honneur en Écosse. Les deux cent cinquante ans qui nous séparent de Culloden ont complètement bouleversé la donne, mais bien que vous n'ayez même pas en main la moindre des plus petites mauvaises cartes qui composaient le désolant jeu perdant de Charles Édouard, le parallèle ne man­que pas d'allure. Il existait sans doute d'autres choix, mais aucun qui ne soit capable d’irradier une telle force symbolique. L'Écosse est propice aux attitudes élevées.

En Écosse, nul ne vous accueillera. C'est préci­sément ce que vous souhaitiez. A l'exception de lord XY, vous n'avez prévenu personne de votre arri­vée. Le petit aéroport provincial d'Inverness (aucune liaison directe avec la France, seulement des vols domestiques) est situé à peu de distance du champ de bataille de Culloden. La boutique y vend des reproductions du portrait de Bonnie Prince Charlie au matin du combat (qu'on trouve chez tout bon highlander, chez moi aussi, pourquoi pas chez vous) et la planche en couleurs des tartans des vingt-six clans, ainsi que de multiples ouvrages qui célèbrent leur héroïsme. Tant de vies fauchées pour rien, tant de sang versé inutilement... Double reproche que l'on adresse souvent au prince Charles Édouard tout comme à votre illustre tante Madame la duchesse de Berry qui tenta de soulever la Vendée en 1832, une aventure que l'on a injustement qualifiée de pitoyable et sur laquelle je me propose de revenir le moment venu. Pour rien, certes, si l'on en juge par les résultats. Inutilement? Ah non! Le souvenir de Culloden réchauffe le cœur des Écossais, mais il déborde infiniment la seule cause perdue des Stuart pour s'étendre plus généreusement à tout principe royal sanctifié par le sacrifice et la vertu de fidélité. Peut-être estimerez-vous, Monseigneur, que ce genre de lyrisme est passé de mode. Je me suis laissé entraîner un peu loin. Mieux vaut reprendre la route.

Un peu moins de deux cents kilomètres séparent Inverness de la côte ouest battue par les vents qui s'engouffrent dans le détroit du Minch face à la pointe nord de l'île de Lewis. Deux cents kilomètres, à travers les Highlands, c'est presque un monde à traverser. Il n'y a plus guère que la Patagonie pour déployer une semblable solitude, une solitude en majesté qui ne soit pas le néant du désert. Non seulement on se déplace à la surface d'un paysage grandiosement dépouillé, mais c'est surtout en soi-même qu'on perçoit des mouvements profonds, une sorte d'intense regret de ce que l'on aurait pu être si l'on avait vécu en d'autres temps. Pour peu qu'il pleuve, ce qui arrive souvent, des rideaux de pluie brouillent la vue et l'on ne devine plus autour de soi qu'une immensité  imprécise que l'on peut imaginer comme les confins d'un univers perdu.